20 avril 2009
l'Attente
Adèle sort du cinéma, elle tourne au coin de la rue et dégaine son parapluie jaune, elle rouspète contre cette pluie qui n'en finit pas de tomber. C'est l'hiver, il fait nuit noire, une fin de samedi après-midi comme toutes les autres. Elle s'arrête à la supérette pour acheter des mouchoirs, du coca light, des lasagnes surgelées et des granolas. Elle entame le paquet sur le chemin, passe devant cette jolie boutique de fleurs et ne peut s'empêcher de humer le doux parfum d'un bouquet de pivoines. C'est l'effervescence à l'intérieur des restaurants, on dresse de belles tables, le traiteur chinois la salue d'un geste de la main. Adèle grimpe les quatre étages jusqu'à son appartement. C'est ainsi qu'elle se promet tous les jours de se remettre au sport. Seulement l'idée d'une salle de gym et de toutes ces filles parfaites se dandinant en rythme la rebute. Elle remplit la gamelle de bob, son chat, qui vient se frotter contre elle en ronronnant. Elle réchauffe son plat de lasagnes tout en écoutant le message de sa mère sur son répondeur, gigot demain midi, ne sois pas en retard. Elle s'installe en tailleur sur le canapé et se surprend à penser à Marc, lui qui lui faisait toujours de bons petits plats. Elle a un pincement au cœur et puis se dit qu'après tout ça fait plus de trois ans maintenant, il est peut-être marié et cuisine surement pour quelqu'un d'autre aujourd'hui.
Trois ans... Trois ans de dossiers barbants la semaine, de cinéma le samedi, de repas chez maman le dimanche, de vide sentimental tous les jours. Mais Adèle ne se plaint pas, elle sait qu'un jour cela changera, que sa vie prendra un nouveau tournant. Alors elle patiente, elle laisse couler le temps avec calme et sagesse. Elle est comme ça Adèle. Ses proches ne la comprennent pas et la plaignent, sa mère s'inquiète de ne jamais avoir de petits enfants, ses collègues l'évitent et la trouve bizarre. La sonnerie de la porte d'entrée vient la tirer de ses pensées, elle ouvre et se trouve face à un jeune homme. Il a les cheveux en bataille, un t-shirt rouge à l’effigie de Che Guevara et des tâches d'eau de javel, des yeux noisettes et un regard timide.
-« Bonjour, je tenais à me présenter, je suis votre nouveau voisin ».
Adèle l'observe pendant quelques secondes et sourit, de son sourire qui dit : ce n’est pas trop tôt.
J'aurais voulu te dire
J'aurais voulu te dire que tu étais rayonnante dans cette robe rouge à pois blanc, que tu aurais du t'inscrire dans cette école d'art plutôt qu'en fac de médecine. J'aurais voulu te dire que je te pardonne de l'avoir embrassé, qu'à l'école je copiais sur toi pendant la dictée, que je t'enviais d'avoir les plus beaux jouets. J'aurais voulu te dire que c'est moi qui ai cassé la balançoire, que tu avais raison au sujet du père Noël et que je me souviens du jour où on s'est rencontré. J'aurais voulu te dire merci pour les chocolats, bravo pour ton exposition, d'accord pour le ciné dimanche prochain. J'aurais voulu te dire que j'aime ton parfum mandarine, ta manière de te mettre du vernis et la couleur que tu as choisi pour repeindre ton appartement. J'aurais voulu te dire que je déteste quand tu me coupes la parole, que tu es toujours en retard et que cette nouvelle coupe de cheveux ne te va pas du tout. J'aurais voulu te dire de prendre soin de toi, de vivre tes rêves, d'accepter cette année à l'étranger. J'aurais voulu te dire que je n'ai pas envie d'arroser tes plantes vertes, de ne pas faire confiance à ce garçon, de lire ce roman qui traine depuis des mois sur ta table de nuit. J'aurais voulu te dire que je suis fière de toi, que je suis désolé de ne pas t'avoir rappelé, que j'espérais secrètement qu'on parvienne à se réconcilier.
J'aurais voulu te dire de rouler moins vite, de rester chez toi ce soir là, de ne pas boire autant. Il y a tant de choses que j'aurais voulu te dire... mais surtout, j'aurais voulu te dire adieu.
Jade aime
Simon porte des
chaussettes de sport. Il achète des bières à l'épicerie du coin à minuit
passé. Il fait des réussites sur son ordinateur. Il écoute du dub et
Stravinsky. Il pratique le canoë kayak tous les samedis matin avec Arnaud et
Ludovic. Simon aime les crêpes et les bananes flambées. Il s'est auto proclamé
'roi du barbecue'. Il ne lit jamais les modes d'emplois. Il s'est promit de
passer son permis avant ses trente ans. Simon est lunatique. Il vit en
colocation avec Justine son amie d'enfance et Nicolas qu'il a connu à un stage
d'informatique. Il est le seul à savoir faire marcher le four à micro-ondes. Il
prend le RER tous les jours pour se rendre à son travail. Simon est graphiste
et déteste les fêtes de bureau. Son chef s'appelle Antoine et a deux ans de
moins que lui. Il poste toujours ses factures en retard. Il a peur des chiens
et de l'orage. Il porte les mêmes baskets usées depuis trois ans. Sa mère
l'appelle tous les jours et lui poste régulièrement des pulls tricotés mains
qui ne sortent jamais du placard. Simon ne se sépare pas de son téléphone
portable. Il a le vertige et n'est jamais monté en haut de la tour Eiffel. Il
ne connaît rien en mécanique et lit des livres comme 'la mécanique pour les
nuls'. Simon adore sa nièce mais déteste quand sa sœur appelle pour du
babysitting. Il rêve de faire le tour du monde mais n'a jamais quitté
Simon est parti avant que Jade ne se mette à pleurer. Il dévale les escaliers à toute allure sans saluer la voisine. Il enfourche son vélo et essuie une larme du coin de l'œil.
Jade aime Maupassant et Marc
Levy. Elle mange des nougats aux amandes quand elle fait du shopping toute
seule le lundi après-midi. Elle boit du thé vert parce que c'est antioxydant.
Elle ne sait pas ce que ça veut dire mais elle sait que c'est bon pour la
santé. Jade va à la bibliothèque pour lire la presse féminine. Elle regarde les
infos après 'midi les zouzous'. Elle porte des culottes en coton 'petit bateau'
trop petites pour elle. Chloé lui a offert un thermos 'Winnie l'ourson' qu'elle
range dans un placard à côté des Tupperware. Chloé est sa meilleure amie depuis
la cinquième. Jade habite dans un
Jade pleure sur un sofa à l'assise défoncée. Elle se mouche dans les feuilles d'un rouleau de papier toilette rose. Simon est parti en claquant la porte. Il ne franchira plus jamais le seuil de l'appartement avec un sac de chouquettes à la main et un dvd dans l'autre. Elle décroche le combiné, compose le numéro de Chloé et parvient à articuler entre deux sanglots : « cette fois c'est fini. »
